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«Un ouvrage d’art que vous ignorez peut-être»

Une contribution néerlandaise à l’Album de H.C. Andersen

L’histoire de l’appréciation des oeuvres d’Andersen aux Pays-Bas offre un bon exemple des caprices du goût littéraire en général. A partir de 1838 des traducations (faites d’après des traductions allemandes!) faisaient connaître aux lecteurs néerlandais le poète et le romancier Andersen. Surtout les romans O.T. et Kun en Spillemand (Rien qu’un violoneux) étaient beaucoup lus et appréciés. L’exigeant critique E. J. Potgieter (1808-1875) leur consacrait des comptes-rendus enthousiastes dans son influent périodieque De Gids (1840), où, ensuite (1841-1842) il publiait trois poèmes de son écrivain admiré en traductions paraphrasées.

L’introduction aux Pays-Bas des contes d’Andersen, comparée avec celle de ses romans a été assez tardive. Le Rationalisme qui a fortement influencé le Romantisme néerlandais condamnait le conte de fée en général, le jugeant superstitieux, puéril et même nuisible aux enfants.

L’homme qui malgré le climat peu favorable faisait connaître les contes d’Andersen au public néerlandais était un jeune littérateur J. L. van der Vliet (1814-1851) qui – sous le pseudonyme Boudewijn – fonda vers 1845 une revue De Tijd, consacrée aux actualités culturelles. Dans ce périodique il lança dès le début une véritable campagne de publicité en faveur d’Andersen entre autres en publiant des traductions de ses contes.

Enfin, vers décembre 1846, l’éditeur Binger à Amsterdam publia le premier recueil de 16 contes en langue néerlandaise. L’année suivante -en 1847 – Andersen, de passage en Grande Bretagne, visitait pour la première fois les Pays-Bas et y recevait un accueil chaleureux. Ce voyage donnait une grande publicité à l’écrivain, surtout comme auteur de contes.

Ainsi les lecteurs néerlandais pouvaient s’accoutumer à ce genre littéraire jusque-là méprisé et ils y prenaient de plus en plus goût. A sa mort Andersen était connu aux Pays-Bas prèqu’uiquement comme auteur de contes. Ses romans, autrefois tant admirés, y tombèrent dans l’oubli.

Cela pourtant n’était pas encore le cas lorsque, peu après son premier voyage aux Pays-Bas, Andersen reçut la lettre suivante:

Monsieur!

Quand vous veniez, il y a quelques mois, dans la belle Hollande pour vous reposer un instant de votre dernier voyage en Europe; alors vous rencontriez ici plusieurs amis, à vous inconnus, qui vous aiment et estiment pour vos beaux chants et belles contes, de tous parts, on vous témoignait reconnaissance et amitié, pour tout ce qui est beau et pur, dans vos idées et vos sentiments; je n’étais pas alors un des heureux, qui vous offraient l’encens de leur admiration. Et pourtant, je suis une de celles, qui vous estiment et vous admirent dans vos oeuvres, qui sont les preuves de votre noble et aimable caractère. Pour vous donc exprimer ma reconnaissance, pour toutes les heures agréables et heureuses, qui vos oeuvres procurent à moi et à ma famille; je prends la liberté de vous offrir ci inclus un ouvrage d’art que vous ignorez peutêtre, et qui a perdu en négligé depuis longtems; c’est un tableau en papier, coupé seul à l’aide des ciseaux. Après beaucoup d’Etude et de patience il m’est réussit de le perfectioner à un certain degré.

Je n’oserais presque vous offrir mon ouvrage, à vous Monsieur qui êtes si connu avec tous les productions de l’art, en plusieurs pays; mais l’asurance et les louanges de mes amis, que dans cet art aussi il y avait quelque valeur, m’ont engagé de vous l’offrir, pour vous prouver mon admiration et mon estime. Daignez l’accepter comme tel, moins pour la valeur, mais pour l’intention avec laquelle je vous l’offre.

J’ai choisie la langue française pour vous exprimer mes idées, par-ceque ma langue maternelle vous n’est peutêtre pas assez connu. Espérant que vous recevez celle ci dans la meilleure santé, et dans le plus parfait bonheur, je vous prie d’agréer l’assurance de mon respect, et les salutations sincères de mes parents de ma soeur et de mes frères;

J’ai l’honneur de me dire
Monsieur!
votre dévoueé servante
Amsterdam le 10 Décembre 1847
Rapenburg No. 34 – Maria Elisabeth van den Brink
(Copenhague. Bibliothèque Royale. Ny Kgl. Saml. 4° 2315)

La jeune femme Maria Elisabeth van den Brink (1824-1905), qui dans cette lettre rendait hommage au génie de H.C. Andersen, poète et conteur (le romancier n’est pas mentionné), était issue d’une bonne famille néerlandaise. Son père, Hendrik Arend van den Brink (1783-1852) était l’oncle du fameux historien-archiviste R. C. Bakhuizen van den Brink. De sa mère Lucretia Johanna van der Poll (1790-1850), Marie et ses frères avaient hérité des dons artistiques, entre autres cet art «que vous ignorez peut-être» dont elle envoya un specimen à Andersen.

Cette découpure en papier blanc, signée M. v. d. B., est collée sur un carton noir mesurant 220 x 236 mm et représente une ruine avec feuillage, fleurs et animaux dans le style néo-rococo alors très à la mode.

Dans sa lettre de remerciments, Andersen par modestie ou par tact ne fait pas allusion à ses propres découpures en papier, cet art que bien loin de l’ignorer il pratiquait déjà depuis longtemps. Cette lettre en langue française est probablement corrigée par Henriette Collin.

Copenhagen 15 Marts 1848

Mademoiselle

Vous m’avez fait un grand plaisir en m’écrivant et en m’envoyant ce petit chef-d’oeuvre de votre main, que je garderai avec la lettre parmi les choses les plus chers de mon album. Tout ce que je puis dire est: je vous remercie! mais s’il plait à Dieu qu’un jour je revienne à Amsterdam, je ne vous regarde plus comme étrangère, je prends la liberté de vous chercher, vous et votre famille et vous remercier, Mademoiselle! de rayon de soleil que votre amitié pour le poète a jeté sur l’homme. Je ne saurai écrire une long lettre aujourd’hui, le messager voulant partir ce jour même, d’ailleurs je m’exprime pas bien en français; mais, je serai charmé si vous voudriez m’envoyer quelques mots pour me dire que vous comprenez – je n’ose croire la langue danois, mais – l’allemand, je me prendrais alors la liberté de vous envoyer un de mes livres dans cette langue votre charmant chef d’ouvre est en effet tout un conte de fee, – (sprookje) – exprimé avec vos ciseaux tel que le fait le poète avec sa plume, le peintre avec ses couleurs.

Daignez agréer mes plus vifs remercimens pour cette marque de bonté, que me dit que mes ouvres ont pu plaire à un esprit tel que le votre et recevez mes plus sincures complimens pour vous et votre famille

votre tout dévoué
Hans Christian Andersen
(Leiden – Universiteitsbibliotheek – Ms. Ltk. 1004)

Andersen a donc mis la lettre du 10 décembre 1847 de Marie Elisabeth van den Brink et la découpure qu’elle accompagnait dans l’album que – vers 1855 – il incorpora en grande partie dans son Stambog définitif, aujourd’hui un des trésors de la Bibliothèque Royale de Copenhague (Ny Kgl. Saml. 1299 G I fol.). Là on peut admirer «le charmant chef d’ouvre», mais la lettre qui l’avait accompagné ne s’y trouve plus. Après 1855 Andersen a dû la garder séparément en y ajoutant une autre lettre de sa correspondante néerlandaise, datée Amsterdam le 7 Avril 1848:

Monsieur!

Votre lettre du 15 Mars, m’était infiniment agréable; je vous remercie pour ces mots, plein d’amitié et d’encouragement, pour le genre d’art que j’ai choisi. Je suis charmée que mon ouvrage vous a donné, quelques moments agréables, et que vous m’avez fait l’honneur, de le mettre dans votre Album, parmi les souvenirs qui vous sont chèrs.

Je n’entends pas la langue Danoise, mais j’espère bien savoir assez de l’Allemand, que l’offerte d’un de vos oeuvres me fera un très grand plaisir, et me donnera beaucoup de moments heureux.

Et quand on aura le bonheur de vous revoir à Amsterdam, moi et ma famille seront charmé de vous recevoir chez nous, et de vous témoigner de nouveau, notre estime et amitié.

Recevez, Monsieurs les compliments sincères de ma famille, et soyez assuré du respect

de votre dévouée servante
Maria Elisabeth van den Brink
Amsterdam ce 7 Avril 1848.
(Copenhague – Bibliotheque Royale – Ny Kgl. Saml. 4°2315)

Andersen est-il allé voir Marie van den Brink en 1866 ou en 1868 pendant ses séjours aux Pays-Bas? Probablement non, car ni son journal ni ses lettres ni d’autres documents contemporains ne mentionnent une telle visite. Andersen a dû oublier sa correspondente des années 1847 et 1848 ou bien il n’a pu trouver son adresse, parce que la famille Van den Brink, après la mort du père (1852) avait déménagé plusieurs fois.

Quant à l’autre promesse d’Andersen, l’envoi d’un de ses livres, traduit en allemand, il est douteux que Marie van den Brink ait jamais reçu ce cadeau. Probablement Andersen s’était proposé de lui donner ou bien Das Märchen meines Lebens ohne Dichtung, ou bien Gesammelte Märchen, traductions parues en 1847 à Leipzig chez C. B. Lorck. Ce livre a-t-il jamais été envoyé ou s’est-il égaré depuis? Je n’en ai pu trouver aucune trace, ni chez la famille Bakhuizen van den Brink ni dans les collections publiques néerlandaises. Une lettre de remerciments que Marie van den Brink eût certainement écrite après réception est également introuvable.

Ainsi plusieurs reliques anderséniennes se sont égarées. Il en reste pourtant un grand nombre et soyons heureux que H.C. Andersen ait gardé les lettres et la charmante découpure en papier de Marie van den Brink, témoignages de l’admiration qu’une lectrice néerlandaise de l’année 1847 ressentait pour son génie.

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